"J'aurais voulu lui avouer combien il allait me manquer, je me mordis la langue. Yeux fixés sur le sol, il garda le silence un moment. Je luttais contre l'envie de le prendre dans mes bras pour le consoler. Soudain, il releva la tête.
-Figure toi que tu n'es pas la seule a être capable de te sacrifier, lança t-il d'une voix raffermie. C'est un jeu qu'on peut jouer à deux.
-Pardon?
-Moi aussi, j'ai mal agi. Je t'ai compliqué la tâche plus que necessaire, j'aurais pu renoncer dès le debut. Je t'ai blessée également.
-Non, c'est de ma faute.
-Ne comptes pas sur moi pour te laisser porter le chapeau, Bella. Ni pour t'octroyer le beau rôle. Moiaussi, je peux me sacrifier.
-Mais de quoi parles-tu?
La lueur de folie qui illuminait son regard m'effrayait. Il fixa un instant le soleil, me sourit.
-Il va y avoir un serieux grabuge, là bas, tout à l'heure. Il ne me sera guère difficile d'en profiter pour tirer ma révérence.
Ses paroles s'insinuèrent dans mon esprit une à une, lentement. J'en eus le souffle coupé. J'avais eu l'intention d'éliminer Jacob de ma vie, mais je me rendais compte seulement maintenant à quel point il faudrait pour cela que je tranche dans le vif.
-Non, Jake! hurlai-je. Non, non, non! Je t'en supplie.
-Oh! S'il te plaît, Bella. Ce sera plus simple pour tout le monde. Tu n'auras même pas à déménager.
-Non! Je te l'interdis, Jacob! Je t'en empêcherai.
-Ah oui? ricana t-il. Et comment?
-Je t'en conjure, reste avec moi.
Aurais-je été en état de bouger, je me serais jetée à ses genoux.
-Un quart d'heure? Le temps que je rate la bagarre du sciècle, puis tu fileras dès que tu me croiras à nouveau en sécurité? Tu rigoles?
-Je ne filerai pas, Jacob, il y a toujours une solution. Ne pars pas.
-Menteuse!
-Tu sais que je ne sais pas mentir. Lis dans mes yeux. Je resterai avec toi si tu acceptes.
Ses traits se durcirent.
-Et quoi, ensuite? Tu me proposeras d'être témoin à ton mariage?
Cette pique me laissa un instant sans réaction.
-S'il te plaît, répétai-je, piteusement.
-C'est bien ce que je pensais, conclut-il, en reprenant le contrôle de lui, même si la sauvagerie de ses yeux perdura. Je t'aime, Bella.
-Je t'aime aussi, Jacob.
Il sourit.
-Je le sais depuis longtemps.
Sur ce, il tourna les talons pour s'éloigner.
-Tout ce que tu voudras! hurlai-je d'une voix étranglée. Mais reviens!
Il s'arrêta, pivota lentement.
-Je ne crois pas que tu mesures la portée de tes paroles.
-Reste, le supliai-je.
-Non, objecta t-il, tu ne me retiendras pas. En revanche, je laisserai peut-être le destin décider, ajouta-t-il après une brève pause.
-Comment ça?
-Je ne commettrai aucun acte délibéré. Je me battrai au côté des miens, et advienne que pourra. Mais uniquement si tu réussis à me convaincre que tu souhaites vraiment mon retour, et non en jouant les grandes âmes.
-De quelle façon?
-Demande.
-Reviens, chuchotai-je.
Comment osait-il douter de moi? Il secoua la tête, me sourit de nouveau.
-Je ne pensais pas à ça.
Il me fallut plusieurs secondes pour saisir ce qu'il entendait, durant lesquelles il me toisa d'un air supérieur, sûr de ma réponse. Quand je compris enfin, les mots sortirent sans que je réfléchisse.
-Embrasse moi, Jacob!
Sous la surprise, il écarquilla les yeux. Très vite, l'étonnement le céda à la suspicion.
-Tu n'es pas sérieuse?
-Embrasse moi, Jacob. Embrasse moi et reviens moi.
Il hésita. Il commenca à s'éloigner, se ravisa, fît un pas incertain dans ma direction, puis un second. Il posa sur moi un regard interrogateur que je soutins. Il se balanca sur ses talons et, soudain, plongea vers moi, me rejoignit en trois enjambées. Ayant deviné qu'il tirerait avantage de la situation, je ne bronchai pas, paupières closes, poings sérrés. Ses mains se refermèrent autour de mes joues, et ses lèvres trouvèrent les miennes avec soif proche du déséspoir.
Je sentis sa colère lorsque sa bouche se heurta à ma résistance passive. Une de ses paumes se plaqua sur ma nuque, aggripant la racine de mes cheveux, tandis que l'autre, posée sur mon épaule, me collait à lui. Elle descendit le long de mon bras, saisit mon poignet qu'elle plaça autour de son cou. Je l'y laissai, poing toujours fermé, ignorant jusqu'où mon envie folle de le garder vivant était susceptible de me mener. Pendant ce temps-là, ses lèvres, incroyablement douces et chaudes cherchaient à m'arracher une réaction.
Dès qu'il fut certain que je ne lâcherais pas, il libéra mon poignet, et sa main tâtonna en direction de ma hanche, puis glissa sur mes reins et me serra avec une force inouïe contre lui, me cassant en deux. Sa bouche abandonna le combat un instant, même si je devinai qu'il n'en avait pas fini avec moi. Elle suivit le contour de ma mâchoire puis explora le creux de mon cou. Il lâcha mes cheveux, positionna d'office mon deuxième bras près du premier _ autour de sa nuque. Il emprisonna ma taille, ses lèvres frôlèrent mon oreille.
-Tu peux faire mieux que ça, Bella, murmura t-il d'un voix rauque. Tu réfléchis trop.
Je frisonnai lorsque ses dents agacèrent mon lobe.
-Oui, marmonna-t-il. Une fois, rien qu'une fois dans ta vie, laisse toialler.
Instinctivement, je secouai la tête. D'un main ferme il arrêta mon geste. Sa voix se fît acide.
-Es tu vraiment sûre de ne pas préférer que je meure?
Je me cabrai sous l'effet de la colère. C'en etait trop, il n'était pas fair-play. Serrant mes doigts autour de ses cheveux, je tirai de toute mes forces pour éloigner son visage du mien, en dépit de la douleur de ma main abîmée.
Jacob se méprit. Il était trop fort pour saisir que je cherchais à lui faire mal. Il confondit ma colère avec de la passion. Il crut que je répondais enfin à son appel. Haletant de désir, il ramena ses lèvres sur les miennes, cependant que ses doigts trituraient mes hanches. Une nouvelle bouffée de rage m'envahit, ravageant le peu de contrôle que j'essayais de garder sur moi. Sa réaction fougueuse acheva de miner mes meilleures résolutions. N'eût-il été que triomphant, j'aurais réussi à lui résister; mais son abandon absolu, son ivresse joyeuse me firent perdre toute raison. Je lui rendit son baiser avec une ardeur pour moi nouvelle _ je n'avais pas besoin de me montrer prudente avec Jacob; quant à lui, il ne songeait même pasà me ménager.
Mes doigts raffermirent leur prise autour de ses cheveux _ pour l'attirer à moi, cette fois.
Il était partout. Derrière mes paupières, le soleil rougoya, couleur violente qui s'accordait à la chaleur de notre étreinte. Une brûlure qui était, elle aussi, partout. Je ne voyais, ne sentais, n'entendais plus rien qui ne fût Jacob. Le seul neurone qui me restait entreprit de hurler des questions.Purquoi ne mettais-je pas un terme à cela? Pire, pourquoi ne desirai-je pas pas y mettre un terme? Pour quelle raison aimais-je tant que ses mains à lui me serrent trop fort, trop fort et pourtant pas assez pour me rassasier?
Questions idiotes. La réponse était simple _ je m'éttait menti à moi-même.
Jacob avait eu raison. Depuis le début, il était plus que mon ami. Voilà pourquoi il m'était imossible de lui dire au revoir. Je l'aimais aussi. Je l'aimais d'amour. Je l'aimais plus qu'il ne l'aurai fallu, mais d'un amour hélas assez puissant por nous blesser tous deux. Pour le blesser comme jamais.
Seule sa souffrance m'importait, cependant. Moi, je méritais d'avoir mal. J'espérais même que j'aurais très mal.
Nous ne faisions plus qu'un. Sa douleur avait toujours été et serait toujours la mienne; à présent, son bonheur était aussi le mien. J'étais heureuse, bien que son contentement fût teinté d'un chagrin presque tangible, qui m'irradiait la peau comme de l'acide, lente torture.
L'espace d'un très bref instant, un chemin entièrement différent se déroula devant mes paupières baignées de larmes. Comme si je regardais à travers le filtre des pensées de Jacob, je vis ce à quoi j'allais renoncer. Je vis Charlie et Renée mêlés à Billy, Sam et La Push dans un étrange collage. Je vis les années qui passaient et me transformaient. Je vis l'énorme loup aux reflets cuivrés que j'aimais, mon protecteur à vie. Durant une fraction de seconde, je vis les têtes de deux enfants noirs de cheveux qui me fuyaient pour se réfugier dans la forêt familière. Lorsqu'ils disparurent, ils emportèrent ma vision avec eux.
Alors, je sentis mon coeur se fissurer en deux parts inégales, la plus petite s'arrachant à l'autre en provoquant une douleur atroce.
Jacob interrompit notre baiser le premier. Ouvrant les yeux, je constatai qu'il me contemplait avec un émerveillement teinté d'exaltation.
-Je dois partir, murmura-t-il.
-Non.
Il sourit, ravi par ma réponse.
-Je ne serai pas long. Mais chaque chose en son temps...
Il se pencha pour m'embrasser derechef. A quoi bon lui résister? Cette fois, ce fut différent. Ses mains se firent douces sur ma peau, et ses lèvres tendres sur les miennes, et bizarrement hésitantes. Ce fut un baiser très bref et extrêmement voluptueux. Enroulant ses bras autour de moi, il me serra contre lui avant de chuchoter à mon oreille:
-Voilà qui aurait dû être notre premier baiser. Mieux vaut tard que jamais.
Mes larmes roulèrent sur son torse, là où il ne pouvait les voir."